Chrétiens d'Orient, présence et avenir

Invité par l’équipe pastorale de Moutier, le Père Antoine Abi Ghanem, prêtre dans le vallon de St-Imier et membre de la délégation du Saint-Siège auprès de l’ONU à Genève, a animé – mercredi 23 mai à la Maison des Oeuvres à Moutier – une conférence intitulée «Chrétiens d’Orient: Présence et avenir !». Dans une salle comble et pendant près de deux heures, le prêtre libanais maronite a dépeint la situation et le rôle des chrétiens plongés dans un «printemps arabe» qui transforme le paysage politique et religieux de cette région du monde.

«Si la situation actuelle des pays arabes peut paraître simple, elle est en réalité très difficile à appréhender. Pour en parler, je me permets de reprendre une phrase du général De Gaulle qui a écrit dans ses mémoires «je suis allé vers cet Orient compliqué avec des idées simples». Je vais donc m’attacher à simplifier mon analyse sans caricaturer une situation vraiment très complexe.» C’est en ces termes que le Père Antoine Abi Ghanem a entamé, mercredi soir, sa conférence sur le rôle des chrétiens d’Orient, tout en précisant qu’il parlait en som nom propre: «Mon opinion n’est évidemment pas nécessairement celle des institutions pour lesquelles je travaille.»

Pour le Père Antoine Abi Ghanem, lorsque l’on évoque les chrétiens d’Orient, on parle d’une région extrêmement vaste dans laquelle toutes les communautés chrétiennes qu’elle renferme sont des minorités, parfois infiniment marginales, «sauf au Liban où la chrétienneté libanaise était une majorité jusque dans les années 70. On estime qu’en Egypte il y aurait un peu plus de 10 millions de chrétiens, soit environ 10% de la population : c’est la communauté chrétienne la plus importante dans cet espace géographique, mais on n’a pas de chiffres exacts pour tous ces pays, comme si c’était une politique d’état pour ne pas révéler à quoi ressemble cette présence. Les chrétiens ne sont donc pas seulement une minorité numérique, mais aussi une minorité symbolique.»

La chute de l’Empire ottoman

Afin d’étayer ses propos, le Père Antoine Abi Ghanem évoque les circonstances historiques qui ont amené à la situation que connaît actuellement le Moyen-Orient, depuis la prospérité du Moyen-âge aux colonisations du 19e siècle en passant par les conséquences des deux Guerres mondiales: «Après la Première Guerre mondiale, la France et l’Angleterre se sont partagés cette région du monde, ce qui a entraîné la chute de l’Empire ottoman qui était vraiment la force qui a occupé tout le Moyen-Orient et l’Afrique du nord pendant des siècles. Je parle du côté est. En ce qui concerne les Balkans, c’est une autre histoire que je n’aborderai pas ici.»

Selon le Père Antoine, à l’intérieur de l’Empire ottoman, toutes les communautés religieuses non musulmanes, chrétiennes et juives comprises, bénéficiaient du système «millet» qui leur conférait une sorte d’autonomie : «Le responsable religieux, le patriarche ou le rabbin était le chef politique et religieux de sa communauté. Mais ce système s’est effondré avec l’Empire ottoman et les gouvernements mis en place par les Européens, puis les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, avec la shoah, ont entraîné d’importantes émigrations des minorités religieuses. A la suite de la Deuxième Guerre mondiale et la division de la planète entre le monde soviétique et le monde occidental est arrivée la Guerre froide. Un phénomène qui a également bouleversé le monde arabe, sachant que certains pays étaient prosoviétiques alors que d’autres étaient soutenus par l’OTAN.»

L’hégémonie américaine

Pour le Père Antoine, cette succession d’événements a provoqué d’importants changements structurels dans le monde arabe : «la chute de l’Union soviétique a également ébranlé les pays qui s’étaient alliés à cette superpuissance. Un peu plus tard, tous les régimes de cet espace géopolitique se sont plus ou moins allignés avec les Américains.» Pour ce spécialiste des minorités chrétiennes, c’est cette hégémonie américaine qui est à l’origine des mouvements terroristes : «Ce phénomène est la résultante de deux éléments principaux qui sont le conflit arabo-israélien et l’émergence des courants islamistes.»

Et les chrétiens dans tout ça? Pour le Père Abi Ghanem il n’y a pas qu’une réalité chrétienne dans cet espace géopolitique mais plusieurs : «Toutes les Eglises sont là, orthodoxes, catholiques et même protestantes. Rien qu’au Liban, il y a dix-huit communautés chrétiennes différentes. Comme je l’ai déjà dit, se sont toutes des minorités, parfois très petites. Tous ces pays affichent une forte décroissance démographique des chrétiens. En Turquie, par exemple, au début du 20e siècle il y avait 20% de chrétiens, aujourd’hui ils ne représentent plus que 0,2% de la population. Lorsque Paul VI s’est rendu en Terre Sainte en 1964, il y avait 13% de chrétiens alors qu’en 2000, lors de la visite du pape Jean-Paul II, il n’en restait que 3%.»

Des chrétiens «occidentaux»

Au cours de son exposé, le prêtre de Saint-Imier tient à ouvrir une parenthèse qui a son importance dans le climat de révolte qui touche la plupart des pays du Moyen-Orient: «Depuis les invasions américaines, aux yeux des musulmans, tous les chrétiens sont des occidentaux, même si cela fait 2000 ans qu’ils sont là. Alors que pour les occidentaux, les chrétiens d’Orient sont des arabes comme les autres. Ils ne sont donc pas dans une situation très confortable.»

A la question de savoir s’il y a un espoir pour les chrétiens d’Orient, le Père Abi Ghanem répond de manière positive : «Je ne dis pas que je suis très optimiste, mais il y a bien des raisons d’espérer. Tout d’abord, il y a notre foi de chrétien. Un chrétien croit en la Providence, il croit en Dieu amour et il croit qu’il est envoyé pour propager cette idée d’un Dieu d’amour. Ce que je dis n’est pas facile, ni à dire, ni à entendre, surtout pour ceux et celles qui sont vraiment dans le feu et la souffrance, mais quand même, c’est notre foi et il faut dire aux chrétiens d’Orient qu’ils ont un rôle important à jouer.»

Pascal Tissier (SIC)